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Babyface
- Debout Babyface. Tu peux pas les laisser gagner. C’est des connards. Pire que toi. Y a personne de pire que moi, la plus grosse tête de con de ce coté de l’univers.
Soudain, elle se revit, deux ans auparavant, quand elle était encore une gentille fille qui passait son temps à jouer du violon en espérant obtenir un contrat. C’était avant sa première mission, avant que ces cons de corpo ne fassent sauter son immeuble pour la “réhabilitation du quartier”. Ils avaient chassé les pauvres gens qui vivaient dans le coin pour y construire une arcologie dernière génération. Une fuite de gaz qu’ils avaient dit. “Fuite de gaz, mon cul” qu’elle leur avait répondu.
- Debout Babyface… Quel nom à la con. Tu préfères Hyun-me? Debout Hyun-me? Lève toi, bordel. Tu peux pas t’arrêter là. Et pourquoi pas? T’entends pas mon moniteur qui hurle que je vais crever? J’ai mal et je suis en train de clamser, ça me donne le droit de tout laisser tomber, non? Tu es Babyface l’immortelle, tu peux pas laisser tomber. C’est facile, ça. C’est pas eux qui doivent se lever avec 3 balles dans le buffet, un bras en vrac et la moitié du bide répandu dans la pièce. Si ils veulent ma place, je la leur laisse…
Elle avait souvent été prise dans des échanges de coups de feu et parfois même dans des explosions. Elle y avait perdu son innocence et son bras gauche. Elle les avait remplacés par un nihilisme absolu et un bras cybernétique au rabais couvert de taches de rouille. Ses amis et sa petite amie détestaient son bras mais elle, elle l’adorait. Comme un ultime geste de rébellion contre ce monde d’apparence et de chrome.
- Debout petite conne. Putain comment tu me parles? Je te déteste. T’es rien qu’une abrutie, incapable de savoir quand s’arrêter…
Elle s’était battue tellement de fois qu’elle ne faisait plus de différence entre les gens sur qui elle tirait. A condition que ça fasse braire les corporations qu’elle détestait tant, elle était prête à se lancer dans n’importe quel plan aussi stupide soit-il. Elle en était venue à se haïr elle-même, incapable d’avancer ou de faire fléchir d’un iota les corporations qui pourrissaient le monde. Elle savait tant de choses sur ces types en costume de grand couturier, tous leurs coups tordus, leurs magouilles… Pourtant, tout ce qu’elle savait ne servait à rien face à la machine de mort des grandes corpos.
- Debout tueuse! Putain lève toi… Costa et Daisy vont crever. Je les déteste. Pourquoi je les sauverai? Ce sont tes amis. Rien à foutre.
Mais elle était fière de sa réputations de dure-à-cuire. Elle ne savait pas précisément si les gens la craignaient ou la respectaient. Elle aurait voulu être aimée mais elle n’avait que de la peur à leur offrir. Pour survivre dans la jungle de bitume, mieux valait être un putain de crocodile qu’un mignon petit koala. Elle avait des amis, des gens pour qui elle serait morte sans sourciller mais elle passait son temps à leur gueuler dessus, à leur cracher sa haine à la face, bien trop effrayée qu’ils voient combien ils comptaient.
- Debout Babyface. Tu dois le faire. Tu vas pas me lâcher, hein? Bon OK, je me lève. Et après ça, tu me laisseras crever en paix!
La jeune fille se redressa avec difficulté. Dans son oreille, une voix électronique répétait sans cesse la même litanie: “Dégâts physiologiques majeurs. Sans intervention médicale, le décès interviendra dans moins de 5 minutes.”. Elle mit une minute à se mettre debout. Les cyborgs de la milice couvraient le bâtiment tout proche d’un feu nourri. A l’intérieur, des tirs sporadiques lui indiquaient que ses amis étaient toujours vivants. Elle s’avança en titubant vers les agents de la milice qui ne lui prêtaient aucune attention.
- Adieu Babyface. Ouais, adieu pauvre nouille. On se sera quand même bien amusé.
Elle mit une minutes de plus pour atteindre son objectif. Son blouson était couvert de sang et troué en plusieurs endroits. Elle tenait à peine debout. Elle avait l’air si fragile, comme une enfant sur un champ de bataille. Sa voix n’était qu’un souffle lorsqu’elle leur dit “Bye bye les connards” en appuyant sur le détonateur. La charge tactique réduisit son corps en charpie. Elle mit également en miette toute l’unité de cyborgs surentraînés. On dit que l’explosion s’est entendu jusqu’au mur des quartiers corpo, là où les riches dorment sous la protection de leur milice de cyborgs.
Lorsque Daisy et Costa fouillèrent les débris, ils ne trouvèrent d’elle qu’une seule chose, une dernière relique de celle qu’on appelait Babyface: son bras cybernétique tout rouillé.
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