Une porte sur le vide

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Imaginez une porte. Non, pas n’importe quelle porte. La porte de votre habitation. La porte qui mène à votre palier ou à votre jardin. La porte que vous verrouillez peut-être chaque soir avant d’aller vous coucher. Celle qui sépare le dehors du dedans et qui fait que vous vous sentez en sécurité. Pour certains d’entre vous, elle est en bois vernis, brillante. Pour d’autres encore, elle est peinte de blanc ou d’une autre couleur. Pour certains, plus rare, je pense, elle est en métal, presqu’une porte de prison. Peut-être comporte-t-elle un judas pour vous permettre de voir sans être vu. Peut-être de multiples verrous pour garder à l’extérieur ce que vous ne voudriez voir à l’intérieur. Imaginez la, visualisez la. Elle vous protége, elle veille sur vos nuit. Et vous vous tenez là devant elle. Fait-il jour? Fait-il nuit? Peu importe, vous vous tenez là devant elle. Dehors, les bruits habituels de la vie. Dedans le calme et la sérénité.

Soudain, le silence se fait. Plus un seul bruit, même plus le bruit des enfants qui jouent dans la cage d’escalier ou celui des voitures qui passent parfois dans votre rue. La lumière qui jusqu’ici filtrait sous cette porte protectrice disparait. Hésitante, votre main se tend vers la poignée. La porte s’ouvre et dehors, il n’y a rien. Pas le rien des jours tranquilles, pas ce rien qui englobe un palier vide, une cour calme ou une rue déserte. Non, plutôt un rien bien plus vide que le vide entre les étoiles. Ce néant où même le temps n’existe pas, où rien ne bouge car rien n’existe. Un vertige vous étreint à la vue cet absolu néant. Comme une envie de vous jeter en avant dans ce néant informe. Mais qu’adviendrait-il de vous si vous franchissiez ce seuil? Flotteriez-vous pour toujours, perdu hors du temps et de l’espace? Ou cesseriez-vous tout simplement d’exister, rien ne pouvant troubler la perfection du vide?

Combien de temps hésitez-vous? Une seconde? Une minute? Plusieurs heures? Vous n’en avez aucune certitude. La seule certitude que vous ayez en contemplant cet abîme c’est qu’en son sein rode une créature effrayante. Vous ne pouvez la voir car elle n’a ni forme ni matière. Vous ne pouvez l’entendre car dans le néant seul le silence répond au silence. Mais vous le savez, elle sait que vous êtes là et elle vient pour vous. Et dans votre esprit, toute une forêt de pattes poilues, de griffes et de crocs, de tentacules poisseuses s’élancent vers vous pour vous arracher les chairs, briser vos os et répandre votre sang. Vous sentez la distance qui vous sépare se réduire à chaque seconde.

D’un geste brusque vous fermez la porte. Vous sentez un choc brutal comme si quelque chose de très lourd venait de heurter la porte enfin fermée. Mais toujours aucun son. Puis, après quelques secondes d’attente angoissée, le cœur battant à tout rompre, vous vous rendez compte que les bruits normaux sont revenus. Un enfant qui rit. Une voiture qui passe. Ou que sais-je d’autre que vous pourriez entendre depuis ce coté de votre porte. Et ce bruit vous réjouit. Il ramène votre monde à sa réalité. Vous entrouvrez la porte et tout est redevenu normal.

Bientôt vous oublierez cette vision du néant. Vous ne penserez plus à cette créature qui rampe de l’autre coté de la porte. Et vous vivrez votre vie. Mais qui sait si un jour le néant ne reviendra pas pour vous prendre. Au passage d’une porte.